Dans la prison de la Palmasola en Bolivie

Dans la prison de la Palmasola en Bolivie

Le projet « Entre les murs du large »

Mon projet consistait à réaliser un photo-reportage au sein des prisons de Sarita Colonia à Callao (à quelques kilomètres de Lima) et de La Palmasola (située à l’est de la Bolivie), dans la région de Santa Cruz, afin d’y rencontrer certain.e.s détenu.e.s français.e.s incarcéré.e.s pour trafic de drogue. L’objectif étant de témoigner d’une double difficulté pour eulles : L’éloignement (amical et familial) et les conditions de détention (qui varient selon les ressources financières de chaque détenu).

La prison de la Palmasola

La prison de La Palmasola compte plusieurs pavillons (plus ou moins dangereux) qui accueillent environ 5000 détenu.e.s. J’ai pu me rendre à deux reprises – sans autorisation officielle – dans le pavillon réservé aux femmes détenues mais surtout dans le plus grand réservé aux hommes et baptisé « El Cuatro ». Ce dernier s’apparente à une « ville-prison » : On y trouve des cafés, des restaurants, des églises, deux terrains de foot, des magasins et des ateliers de confection d’objets en bois. Ce sont les prisonniers qui se chargèrent de tout construire.

En 2013 (l'année où je m'y suis rendue), l'un des pavillons (considéré comme 
le plus dangereux) fut le théâtre d’une émeute entre deux bandes 
rivales faisant plus de 30 morts et de blessé.e.s graves dont un enfant de 
18 mois.

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En prison pour trafic de drogue

En Bolivie, la majorité des détenu.e.s étranger.e.s, Français.e.s y compris.e.s, ont été incarcéré.e.s pour trafic de drogue en vertu de l’application de la loi Mil Ocho adoptée –sous la pression des Etats-Unis – en 1998 afin d’éradiquer les cultures de coca et alourdir les peines liées aux drogues.

On retrouve la même tendance au Pérou puisqu’en août 2013, la législation 
s’est encore durcie avec la mise en place d'une loi interdisant toute 
remise de peine pour les « mules » (qui encourent déjà entre 8 et 15 ans
de prison).

Cette « guerre contre la drogue » est donc révélatrice d’une tendance générale à maximiser l’usage du droit pénal pour affronter les problèmes liés à sa consommation et sa revente dans toute l’Amérique Latine.

Comment entrer à la Palmasola ?

Au départ de mon projet, je voulais obtenir une autorisation de photographier dans l’enceinte de la prison mais après deux semaines sans réponse (après relances) de la part du Directeur du régime pénitentiaire, j’ai dû utiliser d’autres moyens pour y rentrer. J’ai donc pris contact avec une sœur dominicaine suisse (non francophone) qui se rend en bus chaque vendredi – depuis plus de 15 ans – à la Palmasola pour discuter avec les détenu.e.s, leurs rendre des services (mettre une lettre à la poste, récupérer de l’argent à la banque pour eulles) et leur fournir du matériel utile à leur quotidien (médicaments, lunettes, pull, ect).

Quelques mois avant mon voyage, j'avais pris contact avec plusieurs 
personnes (consuls, chercheuses, journalistes) qui connaissaient bien le
Pérou et la Bolivie et de fil en aiguille, l'un.e de mes interlocuteurs
/ interlocutrices m'a indiqué (une fois que j'étais sur place) la présence
de religieuses se rendant souvent dans la prison de la Palmasola.

Le jour où mon contact me transmet les coordonnés de cette sœur, je lui passe un coup de téléphone et on convient d’un rendez-vous le lendemain. Je me rends dans le foyer des sœurs dominicaines et nous discutons plusieurs minutes avant de convenir d’un autre rendez-vous (devant l’arrêt d’un bus il me semble) pour rendre visite aux prisonnier.e.s le vendredi suivant.

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Ma première visite

Devant les portes de la prison de la Palmasola, nous  retrouvons d’autres volontaires– exclusivement féminines- qui bénéficient toutes d’une carte « laissez-passer » qui les exemptent de la cola (file d’attente) et de la fouille. Pour ma part, mon sac est rapidement fouillé puis je dois indiquer à quel détenu je rends visite et dans quel bâtiment il se trouve tout en n’oubliant pas de donner 5 bolivianos à mon interlocuteur qui les réclame de manière systématique à chaque visiteurE. Premier tampon apposé. Il faut maintenant subir une rapide fouille au corps avant de s’avancer sur un terrain vague qui nous mène, au bout de quelques mètres, au pavillon pour femmes où plus de 500 d’entre elles sont détenues.

Le pavillon des hommes de la Palmasola

Le long du grillage, certaines détenues disent bonjour aux sœurs et volontaires qui passent. Ces dernières leur répondent d’un geste de la main mais suivent leur itinéraire habituel en commençant par le pavillon des hommes situés un peu plus loin. Elles viendront voir les femmes un peu plus tard dans l’après-midi. Avant d’entrer dans l’immense pavillon 4, j’ai dû laisser mon passeport et un second tampon est venu rejoindre le premier apposé sur mon avant bras. Tout se passe à ciel ouvert et hormis les grillages, ce pavillon pourrait s’apparenter à un véritable village. Les deux terrains de foot qui accueillent souvent des matchs entre détenus peuvent s’avérer lucratif pour certains parieurs.

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Des religieuses et des prisonnier.e.s

Les rencontres du vendredi entre les détenu.e.s et les bénévoles et/ou religieuses se passent sur le perron de l’une des 7 églises (en face d’un des terrains de foot). Sœur Monica m’avait informé que si je voulais ramener quelque chose, la priorité devait être faîte aux livres, les détenu.e.s étranger.e.s manquant cruellement de livres en anglais (ou dans leur langue). J’avais donc réalisé une « quête » dans la Guesthouse dans laquelle je vivotais pendant ces longues journées à Santa Cruz et la charité des backpackers fut plutôt concluante. Effectivement, tous les livres trouvèrent acquéreurs très rapidement. Certains pour les revendre afin de s’acheter de la drogue, d’autres par goût et nécessité d’évasion littéraire. Des petits cercles se forment et je sens les détenus plutôt heureux d’avoir ces visites hebdomadaires, de côtoyer les seules personnes qui sont susceptibles de faire le lien entre eux et l’extérieur. Lors de cette première visite, je rencontre P. qui avait été prévenu par la sœur Monica de mon arrivée et qui voulait bien que l’on discute ensemble. Il entame la conversation et nous la poursuivons en marchant autour du terrain avant d’aller chercher un jus frais dans l’un des nombreux cafés de la prison.

Quelques femmes et des milliers d’hommes

Dans le pavillon 4 à ciel ouvert, il y a des milliers d’hommes (et certaines épouses et enfants) : Certains sont des petits voleurs à l’étalage et d’autres ont commis des délits ou des crimes plus graves. Paradoxalement, je ne ressens aucune crainte particulière lors de cette première visite. Sans doute grâce aux propos rassurant de Sœur Monica avant notre entrée qui m’avait vanté la gentillesse des prisonniers et le fait qu’en tant que prison autogérée, certaines personnes étaient en quelque sorte, en charge de protéger les visiteurs / visiteuses. L’air libre et le semblant de vie « normale » n’y était sans doute pas pour rien non plus. P. me raconte un peu le fonctionnement de la prison et sa vie passée pendant de longues années en Afrique. Il avait bien le profil de tous les hommes expatriés que j’avais eu l’occasion de croiser sur ce continent. Des profils atypiques souvent. Chemise blanche ouverte,  grande gueule, des gosses avec des femmes différentes, des anecdotes plus loufoques les unes que les autres – on ne lui en veut pas – ça fait partie du personnage.

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P m’explique que la majorité des détenu.e.s de la prison n’a pas encore été jugée et qu’il est donc difficile de pronostiquer une sortie définitive. Il me fait également part du peu de visites du consulat français et de son souhait d’obtenir davantage de produits essentiels (brosses à dents, nourriture, gel douche, etc). Nous restons un peu moins de deux heures à discuter avant que je rejoigne le pavillon des femmes avec les autres bénévoles et religieuses.

Le pavillon des femmes de la Palmasola

Autre tampon, cinq bolivianos supplémentaires. L’emplacement des femmes est beaucoup plus petit : Ici, pas de terrain(s) de foot, pas de « cyber café » (illégaux chez les hommes mais ils existent..), moins d’églises, moins de commerces et moins d’animation dans les ruelles. L’ambiance y est beaucoup plus calme mais ne cache pas les difficultés de certaines d’entre elles, notamment une québecoise avec qui j’ai pu m’entretenir. Elle était à la Palmasola depuis quelques mois et sa famille (hormis ses enfants) lui avait tourné le dos. Ne parlant ni anglais (rare pour une personne native du Québec) ni espagnol, elle passait la plus grande partie de son temps à lire et à prier dans l’une des deux églises. Elle éprouvait aussi des difficultés à obtenir les coordonnées d’un avocat fiable qui ne partirait pas avec le butin. L’un des seuls soutiens qu’elle avait, c’était une sœur qui venait prier avec  les détenues quelques fois par semaine.

Ma seconde visite

Quelques jours plus tard, j’y retourne seule en me faisant à nouveau passer pour la cousine d’un des détenus. J’avais dit à P que je reviendrai et cette fois, il me fait faire le tour de la prison puis me montre là où il dort : une petite chambre vétuste mais bien équipée comparativement à d’autres. Ici, tout se paye et les chambres ne sont pas données. P. est un « privilégié », comme certains autres, qui ont acheté leur chambre ou leur commerce.  Il dort avec un Espagnol très sympa qui nous a préparé des tortillas pour le déjeuner.

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Je suis beaucoup moins sereine cette fois-ci. Je prends conscience que je suis totalement seule entourée de milliers d’hommes et même si la première visite m’avait vraiment rassuré, j’avais parfois des petits coups de flippe. Notamment lorsque P. me proposa de monter voir sa chambre. Je n’ai pas hésité longtemps car je sentais que je pouvais lui faire confiance mais je n’aurai pas fait la même chose avec n’importe quel détenu. Au moment du repas dans la chambre aussi, j’ai eu un moment de panique car je me suis dit « mais si ça se trouve, t’es trop conne, ils ont mis un truc dedans » (je regardais quand même le gars faire la cuisine et j’ai attendu qu’ils mangent en premier). Il faisait très chaud, tout le monde transpirait à grosses gouttes et l’ambiance générale des chambres avec des gens qui dorment à même le sol, l’œil hagards des drogué.e.s, le fait que je sois seule, dans une prison, dans le trou du cul du monde m’ont fait sentir un peu nauséeuse à quelques moments…je dois avouer..Mais j’ai eu raison de passer outre car en fait la journée fut vraiment intéressante, notamment grâce à P. qui m’a pas mal parlé de lui, de ses enfants, de ses différents boulots (plus ou moins légaux…), de son trafic de drogue, etc.

On s'est dit au revoir puis je suis partie vers une autre destination. 
Depuis, on s'est écrit de temps en temps et on s'est revu plusieurs fois
à Paris quand il a pu être libéré. Depuis deux ans, il est reparti 
sur le continent africain, là où il a vécu depuis plus de 30 ans.

Des discriminations entre prisonnier.e.s 

En ce qui concerne les ambassades et les consulats, plusieurs détenu.e.s (que ce soit à la Palmasola ou à Callao) m’ont expliqué qu’il y avait une différence de « politique » entre l’Espagne, la Hollande ou la France par exemple. Les premières indemnisent les détenu.e.s mais la France s’y refuse. Cette question financière constitue le point névralgique de ces univers carcéraux puisque cela va déterminer les conditions de détention d’un.e détenu.e. Ce postulat crée, de facto, une discrimination au sein des prisonnier.e.s, certain.e.s bénéficiant d’aides familiales, consulaires, amicales ou du trafic extérieur, d’autres devant travailler pour pouvoir récolter quelques deniers afin de payer un emplacement pour dormir (le plus souvent à même le sol).

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L’éloignement des détenu.e.s

Pour ces détenu.e.s étranger.e.s, loin de leurs familles et ami.e.s qui, pour la plupart, n’ont pas assez d’argent pour payer un billet d’avion, il faut en outre amadouer une nouvelle culture, apprendre à parler une nouvelle langue, affronter une lourde et lente bureaucratie, s’adapter à de nouvelles habitudes alimentaires et donc devoir s’accommoder d’une double peine : l’éloignement dans la privation de liberté.

 

Fondatrice du Mag Voyage Alternatif. Je suis partie en 2009 en solo pour faire un grand tour d'Asie et depuis, je reprends inlassablement mon sac à dos pour découvrir de nouveaux lieux ! J'ai ouvert ce blog pour partager ma passion du voyage ! Mon but : Être un blog incluant qui vous donne envie de partir à votre tour !

  1. J’ai découvert ce blog par hasard complet, et je suis très agréablement surprise.
    Alors là, c’est vraiment un article qui change des articles voyage. Quelle expérience humaine …

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