Alassane, étudiant à l’UCAD (Dakar) n’a pas dormi sur un lit depuis trois ans

Au Sénégal, une fois le bac obtenu, lorsque l’on peut et souhaite s’inscrire dans une faculté, cinq choix s’offrent aux candidat.e.s : l’Université de Dakar, de Thiès, de Saint Louis, de Bambey ou de Ziguinchor. A l’Université de Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, j’ai rencontré Alassane, étudiant en licence sur le Campus. Entre conditions de vie difficiles, insalubrité des infrastructures, grèves, contestations étudiantes et insertion professionnelle compliquée, Alassane nous raconte le quotidien d’un étudiant dans l’une des plus grandes universités d’Afrique de l’Ouest.

Alassane, 25 ans, en Licence 3 d’allemand de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, connait bien le campus. Cela fait maintenant trois ans qu’il y mange, qu’il y étudie, qu’il y vit mais contrairement aux étudiant.e.s de la capitale, lui y dort aussi. Il n’est pas le seul à être dans cette situation, outre certains élèves étranger.e.s, plus de 90% des résident.e.s du campus viennent des provinces du Sénégal, ce qui contraint beaucoup d’entre eulles à ne voir leur famille que quelques fois par an, lors des fêtes ou des événements religieux. Leur quotidien est donc rythmé par la vie du Campus universitaire et pour beaucoup, la question du logement reste fondamentale.

12 étudiant.e.s dans une chambre prévue pour deux personnes

Campus de l’UCAD, Dakar (Sénégal). Crédits photos : Armelle Peuvion-Weiss

 

Depuis son arrivée il y a trois ans, Alassane n’a pas dormi une nuit sur un lit. Les deux premières années, il a dû partager sa chambre avec 11 autres personnes et comme toutes les chambres ne possèdent que deux lits, la majorité de ses « colocataires » dormaient également par terre, dans la chambre ou dans les couloirs :

L’année dernière, la chambre que j’ai habité, nous étions là-bas 12 personnes. C’était très étroit, il y avait beaucoup de monde, parfois on voit des chambres de 8 personnes, 6 personnes, mais en tout cas, c’est tellement difficile les conditions 

Depuis cette année, il dort avec 5 autres personnes dans un bâtiment construit récemment sur le campus, ce qui rend plus supportable la cohabitation, mais ne lui permet toujours pas de dormir sur un lit : « Il y a deux autres qui partagent un lit et moi j’ai un matelas par terre », nous explique le jeune homme.

Les trois nouveaux bâtiments du campus ont intégré les sanitaires (toilettes et douches) dans les chambres mais ceux des anciens pavillons, situés dans les couloirs, se trouvent dans un état d’insalubrité conséquent.

Certains bâtiments sont également squattés par des chiens et des chats errants, de même que les restaurants que les félins affectionnent particulièrement. Pourtant, Alassane admet tout de même que les étudiant.e.s de l’UCAD ont aussi leur part de responsabilité dans la dégradation de certains locaux : « Il y a des étudiant.e.s qui urinent là où on se lave, ce sont eux qui sont responsables de ça ».

Grèves et contestations étudiantes

Salle de classe, UCAD Dakar (Sénégal). Crédits photos : Armelle Peuvion-Weiss

Ces conditions de vie parfois déplorables des étudiant.e.s du campus les poussent depuis plusieurs années à faire grève. En 2013, les réformes proposées ont d’ailleurs fait plusieurs blessé.e.s et un mort tué par les forces de l’ordre.

Les causes étaient multiples mais parmi elles, on en notera deux significatives : l’impossibilité pour les étudiants de consulter leurs copies d’examens et la mise en place du système LMD (Licence, Master, Doctorat), calqué sur le modèle européen. Il fut le symbole de l’augmentation significative des droits d’inscription cette année-là (ces derniers passant de 12 000 frs CFA par an à 25 000 pour la licence, 50 000 frs pour le Master et 75 000 frs CFA pour le doctorat).

Sur le campus, les grèves s’organisent par le biais des « Amicales » mais pour Alassane, ces syndicats étudiants ne sont pas forcément des alliés pour les élèves : « Ils organisent des grèves et pénalisent les autres, il y a des conséquences négatives pour les étudiants ».

En outre, toujours selon cet étudiant de licence, bon nombre des membres de ces « Amicales » auraient beaucoup moins de difficultés à trouver un logement et à avoir accès aux lits des chambres, les non adhérent.e.s devant se contenter des couloirs.

Aujourd’hui encore, plusieurs grèves ont lieu et, hormis les étudiant.e.s en médecine et pharmacie – déjà en vacances – le campus bat encore au rythme des révisions et des examens. Les plus malchanceux restent toutefois les étudiant.e.s de la Faculté de Droit qui ont fait des grèves à répétition depuis la rentrée universitaire et qui n’ont pas encore passé leur examen du premier semestre. Ces grèves répétées peuvent être lourdes de conséquences puisqu’une seule session est souvent organisée, entraînant l’exclusion ou le redoublement massif des élèves.

Crédits photos : Armelle Peuvion-Weiss

150 Francs CFA pour un repas à l’Université 

Alors que l’université accueille pas loin de 100 000 étudiant.e.s, le nombre de restaurants sur le campus semble dérisoire : trois seulement ! Ce qui pose de nombreuses difficultés en termes de rationnement et surtout de temps d’attente. Alassane connait bien le sujet puisqu’il y mange tous les jours. Concernant la qualité de la nourriture, il nous précisera juste que « c’est mangeable » mais que les quantités ne sont pas suffisantes, ce qui pousse certain.e.s à passer deux fois pour être véritablement rassasié.e.s.

Les prix des tickets repas, eux par contre, sont relativement peu onéreux, celui du petit déjeuner coûte 75 frs CFA et celui du déjeuner et du diner 150 frs CFA, ce qui revient à 375 frs/ jour, soit l’équivalent de 50 centimes d’euros environ. En revanche, l’argent ne circule pas dans les restaurants. Chaque étudiant.e doit acheter – dans les stands dédiés à cet effet – des tickets pour les repas qu’il / elle veut prendre sur le campus.

Crédits photos : Armelle Peuvion-Weiss

L’Université, un lieu de vie
Au-delà de ces difficultés, la vie du campus est intense, on y discute beaucoup, on y boit du thé, on y vend toutes sortes de produits du quotidien, on y révise, on y joue. Même si aucune résidence du campus n’est mixte, il existe des heures de visite (de 8h à 22h00) pendant lesquelles les jeunes hommes et jeunes femmes peuvent se retrouver dans les chambres, nous explique Alassane.

Il existe aussi des événements- qu’ils soient sportifs ou culturels – pour rassembler les élèves du campus avec parfois des pointures au rendez-vous : « On invite des musiciens, des grands musiciens même, Omar Pène, Pape Diouf, y a tous les musiciens qui viennent ici », ajoute Alassane.

Une insertion professionnelle difficile

Alassane est étudiant en allemand, des études que peu de Sénégalais.e.s choisissent d’entamer. Cependant pour lui, cela sonnait comme une évidence :

J’avais un frère qui faisait allemand, à ce moment-là, j’étais en CM2, lui il faisait la classe de 4ème, quand il venait à la maison, il parlait l’allemand et ça m’a beaucoup impressionné. Après quand j’ai fait la classe de 4ème, j’ai choisi l’allemand et j’ai continué jusqu’à maintenant et j’ai toujours aimé cette langue-là 

Cependant, comment bien parler une langue étrangère sans avoir la possibilité de voyager dans le pays qui la fait vivre ? Bien sûr Alassane aimerait aller étudier là-bas, en Allemagne, mais il ne remplit les conditions pour y prétendre. En effet, auparavant il était possible, lorsque l’on avait de bonnes moyennes, d’obtenir des bourses pour partir étudier à l’étranger, mais aujourd’hui trois seules solutions s’offrent aux étudiant.e.s :

Il faut faire un doctorat pour pouvoir aller en Allemagne ou bien avoir un compte en banque de 5 millions, ou bien avoir quelqu’un qui habite en Allemagne et t’envoie un certificat d’hébergement, là tu n’auras pas de problèmes 

Autant de routes barrées pour la majorité des jeunes sénégalais.e.s qui voudrait suivre un cursus hors du pays de la téranga. Les années universitaires sont donc parfois vécues comme longues et éprouvantes au niveau des conditions de vie mais en plus, la majorité des diplômé.e.s se retrouvent ensuite sans emploi : « Le gouvernement doit nous aider dans nos études, créer des emplois, on voit beaucoup d’étudiants qui ont eu des promesses sans travail, ils sont nombreux ici » se désole l’étudiant.

Pour avoir une chance de tirer son épingle du jeu, chacun.e doit développer ses propres stratégies. Alassane, lui, s’est déjà lié d’amitié avec l’un de ses anciens professeurs d’allemand, qu’il voit régulièrement sur le campus et qui souhaite bientôt retourner vivre en Allemagne. Peut-être une chance de forcer le destin et réaliser ses projets professionnels : intégrer l’une des rares institutions germaniques présentes au Sénégal ou bien devenir professeur de lycée, voire même d’université « In challah » !

 

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